Bouts de ficelle.

Me voilà aujourd’hui, le regard rivé sur le bout si sale de ma basket droite, réfléchissant à demain, à plus tard et même à tout jamais. Qu’est-ce que je fous là à me poser cent mille questions ? Pourquoi, ô pourquoi je ne fonce pas sans réfléchir ? Je suis toujours dans l’à peu près et dans le pourquoi-pas mais rarement dans le possible et le putain-mais-oui. Parce que le possible n’est qu’un univers plein d’illusions (du moins de mon point de vue). Il me frôle de temps en temps, ou est-ce moi qui ose à peine le toucher ? Un peu des deux je pense.

Faut dire qu’il y a pas mal de choses qui m’échappent, notamment moi-même. Je m’échappe à moi-même. Merde. Suis-je réellement celle qui détient le secret de mes propres aspirations ? Suis-je vraiment celle qui joue avec les ficelles de mes pensées ? Je préfèrerai croire qu’il y a au dessus de moi, un immense personnage sans visage qui s’amuse à me faire faire des choses et d’autres, à choisir chacun de mes pas et à me forcer à prendre des décisions qui ne sont (définitivement) pas les bonnes.
Mais non. Force est de constater que je suis mon propre pantin. Je tire sur mes bouts de ficelle en faisant attention avec la peur de les casser et de devenir une poupée vivante, loin de son ancien statut de pantin désarticulé.
Alors j’espère que j’exagère. J’espère que mon vrai jour n’est pas nuit et qu’au final, ça va hein. Que la vie de poupée vivante – entendez ici « être humain » ou « femme » – n’est pas si compliqué et que la poupée vaut bien plus que le pantin.

Et si je vivais une histoire (à peu près) similaire à celle de Pinocchio ? Cela expliquerai mon coeur en bois et ma souplesse inexistante. Et peut-être que je mens, le nez qui grandit en moins. Mais d’ordinaire c’est à moi-même que je mens : vantant des choses que je ne mérite pas, remplacer mes défauts par des qualités que je ne possède pas vraiment, offrir des sourires à mon reflet fatigué et triste…

Qui sait si un jour je deviendrai une vraie femme.

Lève-toi grognasse et vis !

Boucan interne, tapage externe.

Le matin, fabuleux moment.


7:45

Le « bip bip » incessant du téléphone me sort de mon cauchemar, le même qu’hier où je saute d’un toit avec un lapin entre les bras et où l’on finit tous les deux face contre sol. Intéressant. Il est déjà putain de difficile de se réveiller mais alors avec pour dernière image son propre corps qui baigne dans une marre de sang près d’un lapin en miettes… J’aurais aimé être ce genre de personne qui dès son réveil rêverait de continuer à faire l’amour doucement à ses draps. Ceux-là même qui passent des nuits agréables à baver sur leurs oreillers, entourés d’un cocon formé par la couette.

8:20
Bien entendu j’ai du retard. Et pas qu’un peu. Tant pis ?
Vous ne savez pas où je dois aller de si bon matin. Et bien sachez que moi non plus. Et j’en ai rien à foutre. Je garde le rythme c’est tout, histoire d’avoir un semblant d’emploi du temps.
Alors ma pensée embrouillée accompagne mon corps fatigué vers le miroir pour la tentative numéro 12 605 d’effacement des années de sommeil perdues. Mariage de l’anti-cerne et du fond de teint, avec pour témoins le mascara. Résultat dégueulasse et futur divorce du mascara à cause d’un torrent de larmes que je verserai derrière un mur ou d’un bâillement idiot devant un mauvais film. C’est nul les mariages de toutes façons.

9:07
Retard ultime. Retard total. Le téléphone sonne. Tu crois vraiment que je vais te décrocher ? Aha. (c)Rêve. Je vais poser mon cul deux minutes sur une chaise, ça m’évitera de penser à ma mine absurde et ma face blafarde. Continue de sonner va. J’ai bien fait de choisir une sonnerie douce.
Je vais poser ma tête deux secondes sur le coin de la table et me laisser bercer par le téléphone. Oui. Voilà. Me laisser bercer. Le regard dans le vide je me dis que je devrais sincèrement penser à me bouger, à m’habiller, à partir, à oser et à dire oui.
Mais que neni.
Je ferme les yeux et je débite une liste de mots par ordre alphabétique. C’est mon nouveau système contre l’angoisse.
Agonie Babiole Cachemire Délicat Envie Fable Galerie Hisser Isoler Jour K … K … Oui bon j’abandonne souvent après le K. Oui, mon système à une faille. Ou alors c’est notre alphabet ? Ou peut-être n’ai-je tout simplement pas assez de vocabulaire pour m’apaiser via ce système tout con. Serais-je idiote ?
Bravo mademoiselle, vous venez d’installer dans chacune de vos veines une énorme dose d’inconfort.

9:56
Ca y est, je crois que je ne suis plus seule dans ma caboche. Des personnes s’y invitent encore et encore mettant les autres occupants dans un embarras incroyable et dans une gène physique carrément ingérable. Le manque d’espace tu comprends ? Voilà mon crâne qui ne demande qu’à exploser. Faut croire que ma tête n’est qu’un foutu squat à l’abandon.
C’est fou mais je ne connais aucune de ces personnes errant ici ou là dans mon cerveau. Je ne sais même pas si ce vacarme vient réellement de ma tête ou si je suis là endormie paisiblement sur le coin de ma table avec ce con de voisin qui fait encore des travaux en hurlant à Marcelle, sa femme bien-aimée, si elle peut lui passer le Coca et le tournevis jaune près de l’évier. Je t’en supplie Marcelle, passe-lui le Coca et le tournevis jaune qu’on en finisse avec cette perceuse.

10:18
J’ai parcouru plus de 10km de bruit, faut croire que Marcelle n’a jamais retrouvé le Coca et le tournevis jaune. Gros mal de crâne. Deuxième réveil difficile en une seule et même matinée. Si c’est pas un exploit ça ma bonne dame !
Ces deux réveils passés, je me sens désormais l’âme d’un puissant aventurier. Je me bats contre mon quotidien quand d’autres s’en accommodent sans broncher. Oui. Voilà. Je suis une super-héroïne. Ou une super-vilaine, mais ça c’est moins évident à assumer. J’ai un peu le melon de me dire super-héroïne mais loin de moi l’idée de cracher sur les gens « normaux » que vous êtes tous, ces « Moldus » qui m’entourent, vous, gens de fade saveur, l’ennui dans lequel vous me plongez m’agace au plus au point. Moi, super-héroïne, s’en va prendre deux cachetons de codéine pour m’apaiser, pour pouvoir vous supporter.

10:30
J’ai déposé un tournevis vert devant la porte des voisins et une bouteille de Sprite. J’ai tout faux mais c’est l’intention qui compte non ?
La codéine fait son petit effet et le canapé me fait les yeux doux. Je m’en vais me recoucher. C’est pas bien grave de rater encore une journée. Tristitude.

Catin sentimentale.

Viens sur mon trottoir, je suis une pute de l’attention !

Approche, je ne te ferai pas de mal, puisque c’est moi qui ai mal. Je suis grosse et moche. Enfin, ça c’est ce que je te dis. Je veux t’entendre me dire que je suis jolie. Dis-le que je suis jolie. Même triste je suis jolie, hein ? Hein ?

Sache que ce n’est pas si cher que ça de m’avoir dans tes bras. Une petite vingtaine de minutes pour que tu puisses voir mes lèvres bouger et sentir mes soupirs dans ton cou. Je vais plus que mal tu sais ? Alors oui, souvent je m’invente des problèmes pour que tu poses tes yeux sur moi. Mais j’aime tellement ça ! Mais tes yeux ne suffisent pas chéri. Je veux tes oreilles aussi. Ecoute-moi je t’en supplie. Prend mes soucis comme des caresses et tu seras comblé . Je peux poser ma tête sur ton épaule, dis ? Ne fais pas cette grimace, ça ne te prendra qu’une ou deux minutes de plus. C’est pas beaucoup hein ? Puis, toi, dans ta vie tout va si bien … Je t’envie. Beaucoup.Tu peux donc perdre quelques secondes de ton temps pour essuyer mes larmes ! T’es génial, merci. T’es génial, ton quotidien aussi est génial. Pas comme le mien. Pas comme moi. Moi je suis nulle. Tu peux me contredire tu sais ? Voilà, oui, tu as raison, moi aussi je suis géniale. Mais ne me le dis pas trop, je risque de cesser de te croire. J’ne suis pas si géniale que ça. Pas autant que toi ou Pierre-Paul-Jacques.
Quoi ? Tu culpabilises ? Ah. Je m’excuse. Pour la peine je t’écouterai parler de tes problèmes pendant un petit bout de temps. Mais attention, si je trouve ça moins grave que mon désespoir actuel je reprendrai la parole et tu n’auras pas ton mot à dire. Tu m’entends ? Dis, tu m’écoutes ? Non, mais attend là, où est-ce que tu vas ?! Comment ça une heure ça devient long et cher ? HEY MAIS REVIENS ! Reviens ! J’ai des biscuits si tu veux ! Putain mais attend !! Regarde, je suis tombée et je me suis blessée le genou en te courant après ! Ça saigne, je vais mourir. Tu vas pas m’abandonner quand même ! Je souffre. Regarde-moi. S’il-te plait. OH ! HEY ! REVIENS ! 

Si c’est comme ça, je retourne sur mon trottoir. Je trouverai forcément quelqu’un de plus gentil que toi. Quelqu’un qui essuiera mes larmes et boira mes paroles. Je ne te pensais pas aussi lâche. Jamais personne pour me remonter le moral. Salop. Connard. Je te hais. Je me hais.